À l’approche de l’élection présidentielle, les musulmans sont une nouvelle fois désignés comme une menace intérieure par l’extrême droite.
Derrière cette offensive, c’est leur appartenance pleine et entière à la communauté nationale qui devient l’un des enjeux du scrutin.
Lorsqu’une population est attaquée sous un nom, ce nom devient le lieu du combat. Hannah Arendt l’avait compris. Celui que l’on attaque comme Juif doit répondre comme Juif. Non pour s’enfermer dans une identité, mais pour ne pas acheter son salut par l’abandon des autres.
Les histoires ne se confondent pas. L’antisémitisme européen et la Shoah ont leur singularité. Mais les mécanismes de l’assignation sont comparables. Sartre écrivait que l’antisémite fait le Juif. L’islamophobe fabrique lui aussi le musulman dont il prétend seulement constater l’existence.
Il rassemble sous un même nom des millions de personnes aux croyances et aux parcours très différents. Il leur prête une intention commune. Puis il transforme leur présence en menace.
Ainsi s’est imposé le « problème musulman ». L’immigration, le terrorisme, l’école, les quartiers populaires et la laïcité ont été fondus dans un même récit. À force d’être associés à toutes les inquiétudes françaises, les musulmans ne sont plus regardés comme des citoyens confrontés aux problèmes de la société. Ils deviennent, pour certains, le problème que la société devrait résoudre.
Le voile joue un rôle central dans cette construction. Il donne un objet au soupçon. Il permet de transformer une femme réelle en symbole abstrait.
Peu importe alors ce qu’elle pense. Elle peut parler de foi ou de choix personnel. D’autres décident à sa place du sens de son geste. Elle se veut croyante, on la déclare militante. Elle exerce une liberté, on lui promet une amende.
Jordan Bardella assure ne pas vouloir d’une « police du vêtement ». Mais interdire un foulard suppose de surveiller celles qui le portent. Il faudra des contrôles et des humiliations publiques, parfois sous le regard des enfants. Cette violence avancera au nom de la République, tandis que la laïcité servira à discipliner les apparences.
L’extrême droite n’a pas inventé seule cette logique. Depuis des années, une partie de la classe politique présente la visibilité musulmane comme un trouble de l’espace public. Les périmètres varient, de l’école à l’université, du sport à la rue. L’idée demeure. L’islam serait toujours trop visible et les musulmans jamais assez français.
Cette obsession offre un coupable à toutes les impuissances. Lorsque l’école se fragilise, le débat se déplace vers l’abaya. Le bouc émissaire, lui, est immédiatement visible. Une partie de l’échiquier politique croit contenir le RN en reprenant ses mots. Chaque concession déplace la frontière de l’acceptable.
Face à cette dérive, défendre les musulmans ne signifie pas soustraire l’islam à la critique. Toutes les religions doivent pouvoir être discutées. La liberté de conscience protège le droit de croire comme celui de ne pas croire. Mais une femme n’est pas un dogme. La critique d’une religion porte sur des idées. L’islamophobie frappe des personnes et limite leurs droits.
Ma propre relation à l’islam vient d’un héritage familial et d’une naissance algérienne devenue histoire française. La philosophie que j’enseigne y a introduit le doute et la liberté. Mais cette distance ne m’autorise aucune indifférence. Citoyen et élu de la République, j’ai une responsabilité particulière.
Voilà pourquoi j’assume publiquement ce nom, par solidarité avec tous ceux que l’on attaque à travers lui : je suis musulman.
L’universalisme abstrait demande aux personnes discriminées d’oublier ce qui les expose. L’universel véritable part du monde tel qu’il est, avec ses fractures et ses mémoires. Édouard Glissant appelait « Détour » ce passage par le particulier qui permet de retrouver le commun. Il faut parfois partir d’une blessure précise pour atteindre une vérité qui concerne tous les humains.
L’extrême droite veut retourner la République contre une partie de ceux qui la composent, en présentant le rejet raciste des différences comme une exigence d’unité et l’exclusion comme une fidélité à l’universel.
Face à ce dévoiement, il nous faut réinventer l’idée républicaine. On ne fait pas un peuple en demandant à chacun de laisser une part de lui-même à la porte, mais en permettant à toutes nos histoires de se rencontrer, de se transformer et de faire histoire commune.
Les droits des musulmans à vivre en égaux constitue aujourd’hui l’une des épreuves de la République. Loin de m’enfermer, ce combat me conduit vers tous ceux que leur nom, leur couleur ou leur identité exposent à la haine. La même exigence oblige à combattre l’antisémitisme, tous les racismes et l’homophobie.
Reprendre ce nom, musulman, ne revient donc pas à s’y réduire. Il faut l’assumer aujourd’hui pour qu’il puisse, demain, redevenir un mot parmi d’autres.
Le silence aurait pour moi la couleur de la désertion. Je dois répondre depuis la place que l’extrême droite a choisi de viser, pour empêcher qu’elle devienne une place d’exclusion.
Je suis né musulman, simple fait du hasard. Me voilà désormais musulman par devoir.