Camarade Ruffin,
Je ne t’écris pas pour te traiter de raciste. Je t’écris parce que ta défense montre quelque chose de plus profond, et peut-être de plus grave politiquement : ton antiracisme active le mécanisme par où commence le racisme.
Ce mécanisme, ce n’est pas d’abord la haine. Ce n’est pas forcément l’insulte. Ce n’est pas toujours le rejet conscient. C’est plus banal, plus insidieux : le moment où l’on croit pouvoir lire quelqu’un sur son visage. C’est le moment où une barbe devient une religion, où une religion devient une origine, où un prénom devient une race, où une apparence devient une identité.
Quand, sur France Info, tu dis à propos de Félix : « Regardez sa tête », puis que tu expliques qu’il « voulait être musulman », qu’il « portait une barbe comme un musulman », qu’il « souhaitait se faire appeler Saïd », tu crois te justifier. En réalité, tu révèles le problème. Tu ne démontes pas l’assignation : tu la valides. Faut-il le répéter ? Une barbe ne fait pas un musulman. Un musulman n’est pas nécessairement arabe. Un prénom ne fixe pas une origine. Et personne ne devrait avoir à répondre de « sa tête » pour contester l’identité que d’autres lui collent. C’est exactement cela, la mécanique raciste : transformer des signes en preuves, des apparences en évidences, des individus en types sociaux.
Tu aurais pu dire : « Nous avons projeté sur Félix une identité qui n’était pas la sienne. Nous avons cru voir. Nous avons mal vu. » Tu aurais pu faire de cette erreur une leçon politique sur la puissance des assignations raciales. Mais tu as choisi une autre ligne : « on pouvait comprendre la confusion ». Non. On ne doit pas comprendre la confusion. On doit comprendre qu’elle est le problème.
La polémique sur ta BD ne porte donc pas seulement sur quelques cases ratées. Elle porte sur le regard qui les a rendues possibles. Dans cette scène, Félix devient un personnage utile à ton récit : l’homme perçu comme arabe, celui qui s’emporte, celui que tu calmes, celui que tu remets dans la bonne posture. Toi, tu es au centre : tu vois, tu paies, tu apaises, tu répares, tu moralises. C’est une scène de « sauveur blanc », même si tu ne l’as pas voulu. Et c’est précisément parce que tu ne l’as pas voulu que c’est révélateur.
Le problème est que tu veux reconstruire du commun en plaçant encore et toujours le narrateur au centre de l’image. Tu veux raconter le peuple, mais les autres deviennent les figurants de ta démonstration. Or le peuple ne se reconstruit pas comme ça. Pas en assignant les uns à une origine supposée, les autres à une souffrance utile, à un rôle de victime ou de personnage secondaire. Il ne se reconstruit pas en demandant aux personnes racisées, ou supposées telles, d’entrer dans un récit déjà écrit.
Tu as raison de vouloir parler de dignité sociale. Tu as raison de refuser que la gauche abandonne les classes populaires. Mais on ne reconstruira pas une politique populaire en opposant le social au racial, ni en traitant les critiques antiracistes comme des susceptibilités secondaires. La race n’est pas une distraction bourgeoise. L’assignation n’est pas un détail. La manière dont on nomme, dessine, décrit et classe les gens est déjà un rapport de pouvoir.
C’est là que ton erreur devient politiquement disqualifiante. Pas parce qu’elle t’exclurait définitivement du camp de l’émancipation. Mais parce qu’elle révèle une limite majeure : tu veux défendre les humiliés, mais tu n’entends pas toujours quand ils te disent qu’ils ont été humiliés par ton propre regard. L’antiracisme ne consiste pas seulement à défendre les gens contre l’extrême droite. Il consiste aussi à désapprendre en soi les réflexes ordinaires de l’assignation. Il commence quand on renonce à dire : « Regardez sa tête ». Il commence quand on accepte de dire : « J’ai mal regardé ».
Tu pouvais transformer cette polémique en moment de lucidité. Tu pouvais reconnaître que la confusion n’est pas une excuse, mais un symptôme. Tu pouvais montrer qu’un homme de gauche peut apprendre de ceux qu’il prétend représenter. Pour l’instant, tu as fait l’inverse. Tu as confirmé que ton antiracisme reste trop souvent celui d’un vieux monde : généreux, social, sincère peut-être, mais trop sûr de son propre regard.
Alors voilà le cœur du sujet : ce n’est pas « la tête » de Félix que les gens doivent regarder.
C’est ton propre regard.