La prochaine présidentielle ne se jouera pas seulement sur une addition de thèmes : pouvoir d’achat, immigration, sécurité, dette, école, santé, logement. Elle se jouera peut-être sur ce qui les relie tous sans toujours être nommé : le sentiment d’un grand déclassement.
Il faut prendre ce sentiment au sérieux. Non parce que tout irait objectivement plus mal pour tout le monde. Mais parce que plusieurs décrochages réels se rejoignent désormais dans une même expérience collective. Le déclassement objectif se mesure : pauvreté, crise du logement, concentration du patrimoine, salaires insuffisants, services publics qui reculent, désindustrialisation, mobilité sociale qui s’enraye. L’impression du déclassement relève du vécu : le diplôme vaut moins, le travail rapporte moins, le territoire compte moins, les enfants semblent promis à une vie plus dure, la France paraît perdre son rang. Le grand déclassement naît de leur rencontre. Quand des difficultés dispersées deviennent un récit commun de la chute.
Les signaux sont là. Dans l’étude Fractures françaises 2025, 90 % des Français estiment que la France est en déclin, 71 % pensent que « les gens comme moi ont des conditions de vie de moins en moins bonnes », 66 % estiment que « les gens comme moi ne reçoivent pas le respect qu’ils méritent ». Ces chiffres ne disent pas seulement une inquiétude économique. Ils disent une blessure sociale, morale et politique. Le pouvoir d’achat est un symptôme, le déclassement est le diagnostic profond.
La gauche doit entendre cela. Non pour flatter le déclinisme. Non pour céder à la nostalgie. Mais pour nommer ce que vivent des millions de personnes : la peur de descendre, la peur de ne plus transmettre, la peur de ne plus compter. Elle ne peut continuer à traiter séparément les sujets : les salaires d’un côté, l’école de l’autre, le logement ailleurs, les services publics ou l’écologie encore à part. Ce serait manquer ce qui se joue : la manière dont toutes ces difficultés s’assemblent dans la conscience du pays.
Un sentiment, même massif, ne fait pas une politique. Tout dépend de l’interprétation qu’on lui donne. Tout dépend de la réponse à cette question : qui est responsable du déclassement ?
L’extrême droite a déjà sa réponse : si vous êtes déclassés, c’est à cause de l’immigré, du chômeur, de l’assisté, du voisin en logement social, du quartier populaire, de celui qui recevrait avant vous, de celui pour qui l’État ferait toujours trop quand il ne ferait plus rien pour vous. Sa force est de partir d’une souffrance réelle. Sa faute est de lui donner des causes trompeuses. Elle reconnaît l’humiliation, mais elle la transforme en soupçon. Elle voit le déclassement, mais elle organise la guerre entre déclassés.
Voilà le danger central : que le grand déclassement devienne une grande concurrence entre les dominés. Et nous y sommes déjà en partie. Le salarié modeste contre « l’assisté ». Le travailleur pauvre contre le chômeur. Le demandeur de logement contre un autre demandeur de logement. Le périurbain contre la métropole. Le Français pauvre contre l’étranger pauvre. Le territoire abandonné contre le quartier populaire supposé favorisé. À chaque fois, la mécanique est la même : le puissant est loin, le concurrent est proche. La rente est abstraite, l’allocation est visible. Le dividende ne se voit pas, le guichet social s’incarne. Le capital n’a pas de visage, le voisin, lui, en a un. C’est ainsi qu’une colère sociale perd sa cible. C’est ainsi qu’une société travaillée par l’injustice peut se tromper d’adversaire.
La gauche ne doit donc pas nier le déclassement. Elle doit le politiser autrement.
Sa première tâche est de remettre le conflit à l’endroit. Oui, il y a conflit. Mais il n’oppose pas les travailleurs pauvres aux allocataires, les locataires aux immigrés, les périphéries aux quartiers populaires, les salariés modestes aux chômeurs. Il oppose la société aux mécanismes qui la déclassent : la rente qui bloque le logement, la précarité qui affaiblit le travail, la désindustrialisation qui prive le pays de maîtrise, les services publics qui reculent, l’école qui trie, la rareté organisée qui transforme les dominés en concurrents.
Sa seconde tâche est de proposer un récit alternatif. Le déclassement n’est pas le destin de la France, il est le résultat de choix politiques. D’autres choix peuvent ouvrir une autre trajectoire. Les dominés ne sont pas condamnés à se battre les uns contre les autres pour un salaire, un logement, une place à l’école ou une reconnaissance. Face à l’extrême droite qui transforme les injustices en ressentiment contre plus faible que soi, la gauche doit transformer les impuissances individuelles en puissance commune.
Le grand déclassement n’est pas encore le thème central de 2027. Mais il peut le devenir. Et s’il le devient sans la gauche, il sera le carburant d’un récit de peur, de soupçon et de division. C’est pourquoi les candidats de gauche doivent s’en emparer maintenant. Non pour désigner des boucs émissaires. Non pour promettre un retour impossible vers un passé idéalisé. Mais pour construire un récit juste des colères françaises.