Les critiques de la « Nouvelle France » commettent presque toutes la même erreur. Elles cherchent à savoir ce que signifie réellement le concept. Est-ce un constat sociologique ? Ou un projet politique ? Est-ce une description de la France contemporaine ? Ou une tentative de substituer une France à une autre ?

Depuis plusieurs mois, les commentateurs s'épuisent à trancher cette question. Les uns défendent la formule au nom de l'évolution démographique du pays. Les autres la dénoncent comme une entreprise de fragmentation du peuple français. Les deux camps passent pourtant à côté de l'essentiel. Car la force de la « Nouvelle France » tient précisément au fait qu'elle est les deux à la fois. L'ambiguïté n'est pas un défaut du concept. Elle est sa fonction.

À première vue, la formule semble difficile à contester. La France a changé. Elle est plus urbaine qu'il y a cinquante ans. Plus diverse, plus métissée, plus diplômée. Les descendants des immigrations successives occupent désormais une place centrale dans la vie du pays. Les grandes métropoles concentrent une part croissante de la population et de l'activité économique. Qui pourrait sérieusement nier cette réalité ?

C'est sur ce terrain que Jean-Luc Mélenchon choisit généralement de répondre à ses critiques. Lorsqu'on l'accuse d'opposer les Français les uns aux autres, il rétorque que la « Nouvelle France » n'est « pas un bout de la France contre l'autre ». Lorsqu'on lui reproche une dérive identitaire, il renvoie ses adversaires à l'évidence des transformations du pays.

La manœuvre est efficace. Car elle place immédiatement le débat sur le terrain du constat. Comment s'opposer à une description du réel ? Comment contester qu'un pays évolue ? Sous cette forme, la « Nouvelle France » apparaît presque consensuelle. Mais c'est précisément pour cette raison qu'il est absurde de croire que le concept se réduit à cette dimension descriptive. Aucune campagne présidentielle ne s'organise autour d'une évidence démographique. Aucun leader politique ne fait d'un simple constat sociologique le cœur de son projet. Si la formule suscite autant de passions, c'est parce qu'elle dit autre chose.

La véritable question n'est pas de savoir si la France a changé. Elle est de savoir qui représente désormais la France. Et c'est ici que commence le travail politique de Mélenchon. Quand il choisit Saint-Denis comme point de départ de sa campagne présidentielle. Quand il met en avant les quartiers populaires. Quand il parle de la jeunesse comme du principal moteur de la transformation politique. Quand il affirme que « la Nouvelle France appelle sa nouvelle République », il ne se contente plus de décrire une société.

Il désigne un sujet historique. Il suggère que certains groupes sociaux incarnent davantage l'avenir du pays que d'autres. Il ne dit plus seulement que la France change. Il affirme que la France qui vient doit devenir la France qui gouverne. La nuance est décisive. Car à partir de cet instant, la « Nouvelle France » cesse d'être une photographie. Elle devient un projet.

C'est précisément ce que ses adversaires perçoivent intuitivement lorsqu'ils dénoncent une opposition entre une « nouvelle » et une « ancienne » France. Mais là encore, ils commettent une erreur. Ils croient avoir découvert le véritable sens caché du concept. En réalité, ils n'en saisissent qu'une moitié. Car dès que la critique devient trop frontale, Mélenchon peut toujours revenir à sa définition initiale. La France a changé. Où est le problème ? Le concept est construit pour permettre ce mouvement permanent. Lorsqu'il mobilise ses partisans, il active sa dimension conflictuelle. Lorsqu'il est attaqué, il active sa dimension descriptive. Lorsqu'il cherche à construire une identité politique, il parle de la France qui vient. Lorsqu'on l'accuse de segmenter le peuple, il répond qu'il ne fait que constater le réel. Cette oscillation n'est pas une contradiction. Elle constitue le cœur même de sa stratégie.

Les sciences politiques disposent d'ailleurs d'un concept précis pour décrire ce type d'opération. Ernesto Laclau parlait de « signifiants flottants ». Des mots dont la puissance ne vient pas de leur précision mais de leur capacité à agréger des significations différentes. Le peuple. Le changement. La République. Le progrès. Tous ces termes tirent leur efficacité de leur relative indétermination. Chacun peut y projeter quelque chose.

La « Nouvelle France » fonctionne exactement selon cette logique. Pour certains, elle désigne une réalité démographique. Pour d'autres, une promesse d'émancipation. Pour d'autres encore, une nouvelle coalition électorale. Cette pluralité n'affaiblit pas le concept. Elle fait sa force.

Pour comprendre la « Nouvelle France », il faut d'ailleurs la replacer dans une histoire plus longue. Tous les grands entrepreneurs politiques cherchent à définir le sujet légitime de la nation. Nixon et Reagan ont parlé de la « majorité silencieuse ». Obama a construit sa stratégie autour de la « coalition ascendante » composée des jeunes, des métropoles et des minorités. Terra Nova expliquait dès 2011 que l'avenir électoral de la gauche résidait dans l'alliance des diplômés, des femmes, des jeunes et des minorités. À chaque fois, l'opération est identique. Il ne s'agit pas seulement de décrire une évolution sociale. Il s'agit de désigner ceux qui sont appelés à devenir le nouveau centre de gravité du pays.

La véritable originalité de Mélenchon est ailleurs. Là où Terra Nova parlait de segments électoraux, lui parle de France. Là où les sondeurs décrivent des coalitions, lui construit un récit national. Il transforme une hypothèse démographique en promesse politique. C'est ce qui donne à son discours sa puissance. Mais aussi sa capacité de polarisation.

La plupart des commentaires se trompent donc de cible. Les défenseurs de la « Nouvelle France » ont tort de la présenter comme un simple constat sociologique. Les critiques ont tort de la réduire à une provocation identitaire. Les uns comme les autres ne voient qu'une moitié du concept. La vérité est plus simple. La « Nouvelle France » est un constat mis au service d'un projet. Une description du réel transformée en stratégie de conquête. Un récit capable de dire simultanément : « Voilà ce que la France est devenue », et : « Voilà qui doit désormais parler en son nom ». C'est précisément parce qu'elle occupe ces deux positions à la fois que la formule est devenue l'un des mots d'ordre les plus efficaces de la vie politique française. Et c'est précisément pour cette raison que ses adversaires peinent tant à la combattre.