Il faut que je vous parle d’un basculement silencieux. Il ne fait pas les gros titres. Il ne provoque pas l’effroi immédiat. Et pourtant, il pourrait sceller le sort de notre démocratie. En 2027, si rien ne change, l’extrême droite peut accéder au pouvoir. Pas par effraction. Par glissement.

Pour comprendre ce lent glissement, un détour par la théorie s’impose. Ceux qui ont vu La Fièvre ont peut-être entendu parler de la « fenêtre d’Overton ». Ce concept, forgé par le politologue américain Joseph Overton, désigne l’espace des idées jugées légitimes dans le débat public à un instant donné. Ce périmètre délimite ce qu’on peut dire sans choquer, ce qui entre dans le cadre du pensable.

Mais cette fenêtre n’est pas fixe. Elle se déplace. À mesure qu’on martèle des outrances, à mesure qu’on radicalise les mots, ce qui semblait impensable hier devient aujourd’hui discutable, et demain, acceptable.

Prenons un exemple. Imaginons qu’un responsable politique déclare qu’il faudrait autoriser les citoyens à « abattre les criminels sur place ». Une phrase inouïe, monstrueuse. Mais précisément parce qu’elle est monstrueuse, elle rend presque modérée, par contraste, l’idée d’un rétablissement « encadré » de la peine de mort. C’est ainsi que le seuil de tolérance s’élargit, que le champ du dicible se déforme.

Ce phénomène est aujourd’hui à l’œuvre dans notre paysage politique. Cette semaine, un rapport parlementaire sur l’“entrisme” des Frères musulmans a été publié. Le terme, déjà flou, s’est aussitôt métastasé. Il est devenu un mot-valise, prêt à être collé sur n’importe quel acte, vêtement, ou croyance jugée « suspecte ». Et la course à l’outrance a commencé.

Gabriel Attal propose d’interdire le voile aux mineures de moins de 15 ans. Une mesure juridiquement bancale, socialement discriminante, et politiquement délétère. Mais ce n’est pas un faux pas. C’est une stratégie. Il s’agit de préempter le terrain identitaire, de parler à l’électorat conservateur… et à celui du Rassemblement national.

Dans la foulée, la députée Déborah Abisror-de Lieme a qualifié la robe blanche de Lena Situations, portée à Cannes, d’acte d’“entrisme”. Une robe. Signée The Row. Et la République vacillerait sous ce tissu sobre ?

Ce n’est plus de la lutte contre l’islamisme. C’est de la mise en scène. C’est du théâtre de la peur. Le pouvoir ne s’attaque plus aux causes profondes des fractures françaises. Il préfère désigner des boucs émissaires, essentialiser les différences, et surjouer une posture de fermeté qui masque sa vacuité politique.

Ce jeu est dangereux. Parce qu’en adoptant les obsessions de l’extrême droite, on lui déroule le tapis rouge. Elle n’a plus besoin de convaincre : on pense, on parle, on légifère déjà comme elle. On banalise ses thèmes, on prépare les esprits à sa victoire. L’histoire est pleine de ces moments où des démocraties ont ouvert la voie à l’autoritarisme non par adhésion massive, mais par imitation lâche.

Le véritable danger, ce ne sont ni les adolescentes voilées ni les influenceuses en robe. Le danger, c’est une classe politique qui préfère l’incantation identitaire à l’action sociale, qui instrumentalise les peurs au lieu de réparer les injustices, qui fait diversion au lieu de gouverner. Pendant qu’on scrute les tenues sur les tapis rouges, le climat se dérègle, les inégalités se creusent, la jeunesse décroche, les services publics s’effondrent.

Ce dévoiement n’est pas anodin. Il témoigne d’un renoncement. Et ce renoncement, il faut le nommer. Il faut y résister.

Ne laissons pas notre République être réduite à un champ de symboles creux. Ne laissons pas le cynisme ronger le cœur de notre démocratie.

Il est temps de comprendre ce qui est en train de se jouer. Et d’y opposer, lucidement, fermement, une autre vision de la France : celle qui protège, qui éclaire, qui libère. Pas celle qui exclut, qui stigmatise, qui divise.